⚫ Dissection d'une vie
Le terme autopsie vient du grec αὐτοψία / autopsía, « action de voir par soi-même ».
Certains récits se transmettent de génération en génération, commencent là où les souvenirs s’arrêtent, et se terminent quand toutes les mémoires sont perdues. C’est grâce aux histoires de Papa que celui-ci commence aussi loin, environ entre les deux Grandes Guerres, dans une magnifique rue à flanc de colline en région ardennaise. Là-bas se trouve le bistrot-cinéma localement réputé que Mémé gère pendant que Pépé, arrivé tout droit d’Italie avec ses trois frères, monte une entreprise d’envergure nationale. Après un premier fils, Mémé donne naissance à Grand-Mère, dont l’éclat de la chevelure rousse ne peut rivaliser qu’avec le vert de ses yeux, qu’elle tient de Pépé.
Vers la fin de la Seconde Guerre Mondiale, une femme est tondue dans un petit village d’Ardennes entouré de forêt épineuse. Elle met au Monde Grand-Père, dont l’origine restera mystérieuse à jamais mais qui portera le nom le plus local et commun qui soit, Lambda, hérité de son beau-père. L’enfant devient un bel homme brun au regard bleu comme le ciel, puis épouse Grand-Mère qui a un an de moins que lui. Cette union que plus d’un trouvent étrange finira rapidement en divorce, après avoir tout de même donné un fils, l’unique, qui même s’il a l’air de tout de tenir de son père, arbore le regard vert italien qu’il est la sixième génération à posséder, à la grande fierté de ses aïeux. Papa.
Les anecdotes de Grand-Père et Papa sur leur enfance et leur adolescence pourraient allonger ce récit de plusieurs milliers de mots, leur travail commun à l’étranger ayant un impact non négligeable sur la quantité et la qualité de ces contes ensorcelants. Ainsi l’histoire des hommes Lambda s’est-elle transmise jusqu’à aujourd’hui, par de longues narrations complétées de centaines de détails plus ahurissants les uns que les autres. Mais l’histoire est également faite du silence des femmes, mères et filles qui participent aux événements de façon parfois si discrète qu’il semble aisé de les oublier, telles que Mémé, Grand-Mère, et Maman, pour qui les souvenirs d’événements passés n’ont pas de place dans les discussions quotidiennes.
Maman est une jeune femme blond clair aux yeux d’un bleu acier, aînée d’une fratrie de trois et qui étudie à la haute école le domaine que sa mère, Mamy, a choisi pour elle. Calme, plutôt renfermée et solitaire, elle est l’opposée de Papa, intrépide fêtard qui sort chaque fois que l’occasion se présente, toujours accompagné de son éternelle bande d’amis d’enfance. Bien que venant d’une région un peu moins rurale, sa maison d’enfance perdue dans une rue en cul-de-sac n’en est pas moins campagnarde et tous deux cherchent à s’installer loin de leurs parents, dans une campagne similaire mais bien plus proche de la frontière, où les salaires voisins possèdent un zéro supplémentaire.
Ils s’installent donc à cinq kilomètres des trois frontières et à cent-cinquante de leurs villages d’enfance respectifs, dans un magnifique endroit entouré d’abord de pâtures sur plusieurs hectares puis de forêts variées à perte de vue. La maison que Papa et Maman achètent est la plus prometteuse de toute la rue, sans aucun mur mitoyen, avec un terrain devant, un grand jardin derrière, et un immense hangar dont l’avenir sera de devenir une salle de fête fournie du mobilier de bistrot de Mémé, à la retraite depuis bien longtemps. Mais seulement après quelques travaux étalés sur plusieurs années.
Papa, élevé par ses grands-parents dans un village à l’ambiance festive et amicale, a bien l’intention de poursuivre son style de vie animé et commence immédiatement à sympathiser avec les voisins. C’est pourtant à partir de maintenant que l’histoire des hommes commence doucement à décliner, faisant place aux rares anecdotes que Maman retiendra de cette époque. Ayant grandi enfant unique, Papa rêve d’avoir quatre enfants et lorsque Maman tombe enceinte une première fois, il s’apprête à le fêter avec ce que je suppose être du Lambrusco rouge, son vin effervescent favori. Sur le plafond de la salle à manger, une tache rouge indélébile rappellera à chacun ce jour, où plutôt cet instant précis où le bouchon a sauté, le bruit de l’explosion de vin se mêlant aux éclaboussures de l’embryon que Maman vient de perdre dans les toilettes.
Heureusement le chemin de la paternité ne tarde pas, la seconde tentative étant fructueuse et permettant la mise au monde de Léonard, bien que Papa ne puisse pas assister à sa naissance étant parti en mission à l’étranger pour le travail. Il aurait aimé avoir une fille pour premier enfant, mais comblé de bonheur par ce petit garçon, incroyable sosie de son père à l’exception des yeux bleu acier de sa mère, souhaite finalement un deuxième petit mâle avec lequel former un trio d’inséparables. Mais la chance n’étant visiblement pas de son côté à ce sujet, un an et demi après la naissance du fils prodige, vient le jour fatidique que nombreux maudissent encore des décennies plus tard, le premier cri de la première fille Lambda.
Cela faisait une semaine qu’une tempête de neige frappait lorsque soudain, une accalmie brutale plonge le pays dans un silence réverbéré par une épaisse couche de neige. Ce jour blanc, Papa et Maman sont tous deux présents en salle d’accouchement pour assister à l’événement prévu et déclenché un mardi, afin de ne pas risquer qu’il se déroule naturellement un week-end. Il y a bien UN gynécologue de garde, mais c’est justement la raison pour laquelle Papa veut que ce soit absolument LA gynécologue habituelle qui soit présente. Installée sur un lit entouré de sages-femmes, Maman fait donc ce qu’elle a à faire pendant qu’à l’autre bout de la pièce, Papa bloque la porte avec son pied afin d’empêcher tout membre du personnel médical masculin de pénétrer les lieux. Lui, me raconte son point de vue avec un sourire teinté de fierté :
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