⚫ Dissection d'une vie

1.2. Scolarité

J’ai trois ans depuis deux mois, lorsque Maman me demande de venir m’asseoir près d’elle. Papa et elle sont athées, il n’est donc pas question d’aller au ciel ou de veiller sur le monde depuis un paradis quelconque. Simplement que Pépé est mort. Ma première réaction sera de demander ce que ça veut dire et, à vrai dire, ce sera la seule réaction. Maman a beau m’expliquer un peu de biologie, me dire que Pépé est parti et que je ne le reverrai plus, l’incompréhension prend le pas sur toute autre émotion. Elle m’explique doucement, avec tendresse, que je ne reverrai plus jamais Pépé, donc il n’y a pas de raison d’être autre que douce et tendre face à cette annonce.

Il me faudra encore attendre plusieurs mois, le passage à l’an 2000, pour découvrir le principe d’écoulement du temps. C’est dans une terreur indescriptible que j’apprendrai l’éphémérité de toute chose, et, par là, de la planète Terre. Je demanderai à Maman, les yeux embués de larmes, si on sera encore vivantes en 2020, la vision du soleil se rapprochant de la terre et brûlant toute vie me paraissant aussi proche que l’idée encore abstraite d’un hier ou d’un demain.

Cette découverte macabre fait partie de la suite logique d’une compréhension du monde imposée par la professeure qui sera ma nouvelle titulaire à partir de la rentrée en troisième maternelle. Durant trois années et demi merveilleuses, j’aurai vécu à dada sur les genoux de Papa, lovée dans les bras de Maman, embrassée par un tas de vieilles personnes. À l’école, on jouait, dessinait, faisait la sieste. C’est lors de la rentrée scolaire 1999 que tout ce petit monde idyllique commence à s’effondrer, petit à petit, laissant derrière lui une émotion difficile à exprimer pour une petite fille : la nostalgie.

Léonard faisant son entrée en primaire, il me laisse seule avec tous ces nouveaux étrangers dans ce petit bâtiment, dont la petite cours est séparée du reste de l’école par une grille en acier noir. Pour la première fois, je ne suis pas enchantée de retourner à l’école, et ça n’est qu’un avant goût de la phobie scolaire que Madame Gothel va bientôt déclencher dans ma petite tête blonde. Petite remise en situation : j’ai trois ans et six mois. Bien que le diagnostic mettra deux décennies à arriver, je suis autiste. Maman s’est toujours appliquée à répondre patiemment à chacune de mes interrogations, et Papa m’a appris les chiffres, simple suite logique pour un enfant neuroatypique tel que moi. J’ai les cheveux blonds, les yeux verts, et le teint pâle. Cela fait trois ans et six mois que je ne quitte ni mon doudou de naissance, ni mon pouce gauche, qui remplace la tutute que Saint-Nicolas m’a confisquée l’année passée. Je porte encore des couches à  bientôt quatre ans, et enfin, je suis née avec une légère déficience physique qui, elle, sera bientôt découverte.

Désormais, au lieu de jouer la matinée et dormir l’après-midi, on travaille le matin et on s’amuse après le déjeuner. Madame Gothel nous attribue des places fixes dans plusieurs petits locaux, pour qu’on apprenne à reconnaître nos prénoms indiqués. Mes copains, ou plutôt les copains de Léonard, sont à l’autre bout de l’école. Dans la classe, je commence à différencier les genres. Je n’ai pas beaucoup d’affinité avec les autres filles, je préfère les garçons, plus amusants et moins compliqués, qui m’acceptent comme l’une des leurs. Je sors dans la cours de récréation jouer avec les copains, en plus Papa et Maman ont donné notre château fort multicolore à l’école. Léonard est trop grand pour y jouer, et moi, je montre aux autres de la classe toutes les acrobaties qu’il est possible d’y faire. Parfois, lorsque personne n’y joue, je m’enferme dans l’une des tours, accroupie les bras autour des genoux, et j’observe la lumière tamisée par le plastique semi opaque, ses nuances de couleurs selon l’endroit sur lequel elle se reflète et surtout, le paisible silence dans une cour d’enfants bruyants.

En classe, Madame Gothel ne m’adresse pas ou peu la parole. C’est entre chaque activité, lorsque tous les élèves de troisième maternelle sont réunis dans le couloir, assis sur deux rangées de chaises étiquetées de prénoms magnifiquement calligraphiés, que son attention se maintient sur moi. Pour commencer en douceur, seulement quelques raisons de me crier dessus. Un jour avant l’heure de rentrer en classe, je me penche au-dessus de l’épaule de Philippe, le troisième meilleur ami de Léonard et Romain. Regroupés pour parler entre eux, je veux jouer les curieuse et lorsqu’ils s’écartent brusquement, je le paie. Philippe, plus grand et lourd que ses deux amis, m’envoie son épaule dans le nez. Ça commence à saigner, mais je suis une grande fille, je ne pleure jamais pour un bobo. Philippe se tourne vers moi pour s’excuser, et une main sur le nez pour contenir le saignement, je lui fais signe de l’autre que tout va bien, ce n’est pas grave, et je file en direction de Madame Gothel qui, adulte responsable, saura quoi faire.

Le premier saignement, Madame Gothel n’est pas contente et me menace de me priver de récréation si je me gratte le nez. Autant dire que je garde les mains bien loin du visage. Pourtant, alors que je papotais avec ma voisine de chaise, le saignement a spontanément repris. Lorsqu’elle me prévient du sang qui coule, je n’ai pas le temps de porter une main au visage que Madame Gothel débarque en criant.

  • Tu t’es grattée ! Une sale gosse qui n’écoute vraiment rien !
  • Je ne me suis pas grattée, c’est…
  • SI ! Tu t’es grattée ! Je t’avais prévenue, tu ne sortiras pas.

J’ai l’habitude de me faire crier dessus par Madame Gothel. Ce que je ne comprends pas, c’est : pourquoi dit-elle quelque chose de faux ? Comment est-ce que la vérité peut-être fausse ? Enfin, elle doit croire que je mens, alors je supporte d’être privée de récréation sans rien dire, j’ai appris à ne pas contredire un adulte. Encore moins un adulte qui crie et donne des punitions. 

Cela aurait pu rester une histoire anecdotique si, quelques mois plus tard, un bâton bien plus efficace que la privation de sortie n’avait pas été tendu à Madame Gothel sur un plateau d’argent. C’est la fin de la classe, tous les élèves sont en train de ranger leurs affaires avant d’aller s’asseoir dans le couloir. Il ne reste plus qu’Amélia et moi, qui profite de l’écart avec les autres pour me demander, tout bas, si je porte encore des couches la nuit. Je ne comprends pas et lui demande de répéter, ce qu’elle fait. L’ennui, c’est que je ne connais pas le mot “couche”, dans ma famille on appelle ça des langes. Malheureusement, l’un de mes traits de naissance m’oblige à extrapoler ce que j’entends sur base des mots que je possède déjà en ma mémoire et, au lieu de lui demander de m’expliquer ce que signifie ce mot, mon cerveau s’exprime : 

  • Oui ! Bien sûr que je dors encore avec des peluches la nuit, pas toi ?

Amélia se met à rigoler et cours en direction de Madame Gothel. Arrivée près d’elle, me montrant du doigt, elle dit en rigolant : 

  • Madame Gothel ! Madame Gothel ! Elowen elle dort encore avec des couches !
  • Une couche ? Qu’est-ce que c’est, une couche ?
  • Et bien, c’est pour les bébés qui font pipi, c’est comme un lange.

À ce moment, je découvre mon erreur. Comme je porte réellement encore des couches la nuit, honteuse, j’aurais aimé me justifier par cette erreur de vocabulaire, mais Madame Gothel ne m’en laisse pas le temps. Un sourire anormalement grand recouvre son visage ridé, son éternelle permanente de cheveux blancs immobile, un second doigt noueux pointé dans ma direction, elle s’exclame haut et fort, de manière à ce que toutes les paires d’yeux de part et d’autre du couloir se tournent vers moi également.

  • Vous avez entendu ? Elowen porte encore des langes la nuit. Ce sont les bébés qui portent des langes, vous pouvez vous moquer d’elle.

Une vague de rires bruyants. Quelques doigts supplémentaires levés dans ma direction. Un raz-de-marée de honte et, comme d’habitude, de soumission silencieuse face à cette situation aberrante, incompréhensible, perturbante, d’une adulte incitant des enfants de quatre à cinq ans à se moquer de la plus jeune, debout en face d’eux comme d’une tribune.

Aussi difficile à imaginer que soit cet évènement, ma stupéfaction face à l’anormalité cessera à partir de là. Si ça, c’est possible, tout peut l’être. En revanche, l’incompréhension, le désir d’explications sur comportement humain n’en seront que décuplés. Suite à cette histoire, je me renferme davantage. J’évite d’attirer l’attention et je suce mon pouce, serrant fort mon doudou-chien et ma couverture de naissance contre ma poitrine.

Une manie, un réflexe, un tic ou un toc, commencera à cette période, qui ruinera vite ma belle et douce couverture rose. Machinalement, chaque fois que je me mets à suçoter mon pouce gauche en tenant mon doudou de ce bras, de la main droite j’arrache une pincée de poils de la couverture, je la roule longuement entre l’index, le pouce, et le majeur, avant de jeter la boule compacte au sol. Je reprends une pincée, la roule, la jette. Et ainsi de suite, répandant au sol plusieurs dizaines de mini boulettes roses par jour.