⚫ Dissection d'une vie

1 – Existence

Les premiers souvenirs sont faits d’images étonnantes de clarté et d’un silence cotonneux absorbant les sons environnants. Ce regard dans lequel Grand-Mère voit également une violence inouïe et une menace pour l’avenir n’est en réalité qu’allumé que par une étincelle, ou plutôt un feu d’artifices multicolore d’intelligence et de désir de comprendre ce nouveau monde qui l’entoure. Si cette flamme déconcerte, c’est parce que personne ne sait que deux petites anomalies, deux différences si particulières et imperceptibles qu’elles resteront un mystère deux décennies durant, nourrissent mon désir d’apprendre et brillent par l’éclat doré qui se reflète dans le vert de mes yeux.

Maman et moi sommes dans le salon, elle s’occupe autour de ma chaise haute pendant que je vois Léonard à la salle à manger, le visage de profil laissant entrevoir une grimace de tristesse, passer la porte du couloir suivi de Papa habillé pour sortir. Une sensation de vide m’envahit et la curiosité étant le meilleur moyen pour donner un sens aux émotions que je peine à comprendre, j’interpelle mon ancre de savoir, celle sans qui je ne suis jamais. Je l’appelle et quand elle se tourne vers moi, je lui demande :

  • Il s’en va où, Léonard ?
  • Il va à l’école.
  • C’est quoi l’école ?
  • Et bien, c’est un endroit où…

Maman me tourne le dos pour continuer ses activités tout en m’expliquant ce qu’est l’école. J’entends encore le son de sa voix mais ne pouvant voir son visage et donc ses lèvres, il ne m’est pas possible de comprendre les mots qu’elle utilise et je me perds dans mes pensées, les yeux tournés vers cette porte par laquelle Léonard vient de sortir, m’interrogeant sur ce que peut bien être « l’école ». Je ne tarde pas à le découvrir de mes propres yeux puisqu’à la rentrée scolaire 1998, âgée d’à peine deux ans et demi, je suis devant le petit bâtiment entouré de feuillus qui accueille la petite section, prête à découvrir la vie.

Cet après—midi ensoleillé, une quinzaine d’élèves accompagnés de leurs parents attendent de pouvoir entrer en petite section, tandis qu’une dizaine d’autres enfants de moyenne section sont déjà en classe avec leur professeur. À l’inverse de mes petits camardes grimaçants et pleurants, dont je ne peux entendre les supplications pour ne pas être séparés de leurs parents, je m’impatiente de rejoindre Léonard déjà présent dans le bâtiment. Cette rentrée prématurée m’est permise grâce à Papa, avec qui je partage une méthodologie de pensée logique qu’il finit par entrevoir derrière la lueur maléfique du premier regard. Maman qui voyait mon inattention comme de l’immaturité aurait préféré que j’attende l’année prochaine, mais la guerre pour mon éducation ne fait que commencer et cette bataille n’était que la première.


Comme ce sont ses grands-parents qui l’ont élevé, Papa nous emmène souvent les voir dans la petite maison accolée au bistrot-cinéma désaffecté que Mémé aura animé de nombreuses années, permettant de créer le lien si particulier que peuvent avoir des arrière-grands-parents et leurs arrière-petits-enfants. Maman, Papa et Mémé discutent autour de la minuscule table à manger de l’unique pièce principale, Grand-Mère participe à la discussion en cuisinant et Léonard s’amuse avec les Lego, Playmobil et autres jouets mis à sa disposition. Moi je passe mon temps sur les genoux de Pépé, entre câlins, rires et échanges, la quatrième génération aux yeux verts plongée dans le regard plein de curiosité de la septième.

Le seul point sur lequel Papa et Maman sont d’accord au sujet de mon éducation, c’est leur athéisme et leur conviction de répondre par de longues explications scientifiques chaque fois que nécessaire. Mais certains détails ne sont pas accessibles à une petite fille de trois ans, pas plus que le sens fondamental de certaines choses telles que la vie, ou la mort. Comme Papa l’a sans doute deviné sans mettre le bon mot dessus, je ne suis pas un prodige mais autiste, ma compréhension affective et sociale est en décalage avec le reste du monde. Lorsque Maman s’installe dans le canapé et me demande de la rejoindre avec toute la bienveillance imaginable, je ne peux que m’exécuter, curieuse et confiante de ce qui m’attend.

  • Pépé est mort.
  • Ça veut dire quoi ?

Malgré quelques explications biologiques et universelles sur le temps qui s’écoule, aucune émotion ne s’ajoute à l’agréable sentiment qu’avec du temps et davantage de connaissances, un jour je comprendrai ce que la mort cache au-delà de ne plus voir l’être aimé. Ce n’est qu’en moyenne section et à bientôt quatre ans que je ferai enfin le lien entre la mort et la fin de tout, la vie, l’humanité et la planète tout entière dans incendie infernal. Derrière les feux d’artifices du Nouveau Millénaire, j’imagine le soleil s’approchant de la Terre, incinérant inéluctablement toute forme de vie dont la mienne, le principe de futur m’étant encore aussi abstrait que celui d’un passé.

Comprendre la structure du temps et d’un passé terminé nécessite, ou implique parfois la découverte d’un genre de deuil qu’à l’occasion de mon entrée en moyenne section, je ressentirai sous forme de nostalgie. Mes deux précédentes titulaires de section étaient d’adorables jeunes femmes patientes et angéliques, la troisième est une vieille femme aigrie à l’épais casque de cheveux blancs permanentés dont le comportement laisse un arrière-goût de sadisme. Dans le couloir attenant à notre local, mes camarades de classes sont assis côte à côte sur de petites chaises alignées le long des murs, attendant la sortie récréative sous la supervision de Madame Gothel, elle-même assise un peu en hauteur, dominant toute l’assemblée de son regard autoritaire.

Alors qu’il ne reste qu’Amélia et moi rangeant nos affaires avant de rejoindre les autres, la petite bouclée qui habite dans la même rue que moi profite de notre isolement pour me poser une question tout bas :

  •  Dis, est-ce que tu portes encore des couches la nuit ? Demande-t-elle en murmurant, le visage contre mon oreille.
  • Pardon ? Tu peux répéter s’il te plaît ? Dis-je en m’éloignant pour voir ses lèvres articuler.
  • Est-ce que la nuit, tu dors encore avec des couches ?

« Cou » – « Che ». Je lui fais répéter ce mot que je ne connais pas, tentant vainement de le lire sur ses lèvres, jusqu’à ce que mon cerveau intervienne et extrapole un mot pouvant potentiellement convenir au contexte de la question.

  • Ah ! Bien sûr que je dors encore avec des peluches la nuit, pourquoi, pas toi ?
  • Madame Gothel, Madame Gothel ! Crie Amélia en se mettant à courir en direction de la vieille femme. Elowen elle dort encore avec des couches ! Ajoute-t-elle en me pointant de son petit doigt d’enfant.
  • Une couche ? Mais c’est quoi, une couche ? Répond l’intéressée.
  • Eh bien, c’est pour les bébés qui font pipi au lit, c’est comme un lange.

En même temps que Madame Gothel, j’apprends ce nouveau mot synonyme de « lange » et comprends mon erreur. Mais je n’ai pas le temps d’expliquer cette dissonance de vocabulaire, qu’un second doigt, âgé et noueux, se trouve pointé dans ma direction alors que la vieille dame entonne à l’intention de tous mes petits camarades qui se joignent immédiatement à la raillerie groupée : Vous avez tous entendu ? Elowen fait encore pipi au lit, ce sont les bébés qui font ça, moquez vous d’elle.

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