Les premiers souvenirs sont faits d’images étonnantes de clarté et d’un silence cotonneux absorbant les sons environnants. Ce regard dans lequel Grand-Mère voit également une violence inouïe et une menace pour l’avenir n’est en réalité qu’allumé que par une étincelle, ou plutôt un feu d’artifices multicolore d’intelligence et de désir de comprendre ce nouveau monde qui l’entoure. Si cette flamme déconcerte, c’est parce que personne ne sait que deux petites anomalies, deux différences si particulières et imperceptibles qu’elles resteront un mystère deux décennies durant, nourrissent mon désir d’apprendre et brillent par l’éclat doré qui se reflète dans le vert de mes yeux.
Maman et moi sommes dans le salon, elle s’occupe autour de ma chaise haute pendant que je vois Léonard à la salle à manger, le visage de profil laissant entrevoir une grimace de tristesse, passer la porte du couloir suivi de Papa habillé pour sortir. Une sensation de vide m’envahit et la curiosité étant le meilleur moyen pour donner un sens aux émotions que je peine à comprendre, j’interpelle mon ancre de savoir, celle sans qui je ne suis jamais. Je l’appelle et quand elle se tourne vers moi, je lui demande :
- Il s’en va où, Léonard ?
- Il va à l’école.
- C’est quoi l’école ?
- Et bien, c’est un endroit où…
Maman me tourne le dos pour continuer ses activités tout en m’expliquant ce qu’est l’école. J’entends encore le son de sa voix mais ne pouvant voir son visage et donc ses lèvres, il ne m’est pas possible de comprendre les mots qu’elle utilise et je me perds dans mes pensées, les yeux tournés vers cette porte par laquelle Léonard vient de sortir, m’interrogeant sur ce que peut bien être « l’école ». Je ne tarde pas à le découvrir de mes propres yeux puisqu’à la rentrée scolaire 1998, âgée d’à peine deux ans et demi, je suis devant le petit bâtiment entouré de feuillus qui accueille la petite section, prête à découvrir la vie.
Cet après—midi ensoleillé, une quinzaine d’élèves accompagnés de leurs parents attendent de pouvoir entrer en petite section, tandis qu’une dizaine d’autres enfants de moyenne section sont déjà en classe avec leur professeur. À l’inverse de mes petits camarades grimaçants et pleurants, dont je ne peux entendre les supplications pour ne pas être séparés de leurs parents, je m’impatiente de rejoindre Léonard déjà présent dans le bâtiment. Cette rentrée prématurée m’est permise grâce à Papa, avec qui je partage une méthodologie de pensée logique qu’il finit par entrevoir derrière la lueur maléfique du premier regard. Maman qui voyait mon inattention comme de l’immaturité aurait préféré que j’attende l’année prochaine, mais la guerre pour mon éducation ne fait que commencer et cette bataille n’était que la première.
Comme ce sont ses grands-parents qui l’ont élevé, Papa nous emmène souvent les voir dans la petite maison accolée au bistrot-cinéma désaffecté que Mémé aura animé de nombreuses années, permettant de créer le lien si particulier que peuvent avoir des arrière-grands-parents et leurs arrière-petits-enfants. Maman, Papa et Mémé discutent autour de la minuscule table à manger de l’unique pièce principale, Grand-Mère participe à la discussion en cuisinant et Léonard s’amuse avec les Lego, Playmobil et autres jouets mis à sa disposition. Moi je passe mon temps sur les genoux de Pépé, entre câlins, rires et échanges, la quatrième génération aux yeux verts plongée dans le regard plein de curiosité de la septième.
Le seul point sur lequel Papa et Maman sont d’accord au sujet de mon éducation, c’est leur athéisme et leur conviction de répondre par de longues explications scientifiques chaque fois que nécessaire. Mais certains détails ne sont pas accessibles à une petite fille de trois ans, pas plus que le sens fondamental de certaines choses telles que la vie, ou la mort. Comme Papa l’a sans doute deviné sans mettre le bon mot dessus, je ne suis pas un prodige mais autiste, ma compréhension affective et sociale est en décalage avec le reste du monde. Lorsque Maman s’installe dans le canapé et me demande de la rejoindre avec toute la bienveillance imaginable, je ne peux que m’exécuter, curieuse et confiante de ce qui m’attend.
- Pépé est mort.
- Ça veut dire quoi ?
Malgré quelques explications biologiques et universelles sur le temps qui s’écoule, aucune émotion ne s’ajoute à l’agréable sentiment qu’avec du temps et davantage de connaissances, un jour je comprendrai ce que la mort cache au-delà de ne plus voir l’être aimé. Ce n’est qu’en moyenne section et à bientôt quatre ans que je ferai enfin le lien entre la mort et la fin de tout, la vie, l’humanité et la planète tout entière dans un incendie infernal. Derrière les feux d’artifices du Nouveau Millénaire, j’imagine le soleil s’approchant de la Terre, incinérant inéluctablement toute forme de vie dont la mienne, le principe de futur m’étant encore aussi abstrait que celui d’un passé.
Tout comme il m’a appris que la fin du monde se passera à cause du rapprochement du soleil, Papa m’explique la science, la Terre, les mathématiques et la logique, voyant en moi un juvénile puit de curiosité à remplir aussi profond que la Fosse des Mariannes. Un jour de promenade familiale à l’autre bout du pays, Maman me tient par la main et guidée par cette force, je peux laisser mon regard plonger dans l’immensité bleue, grise et noire qui s’étend à perte de vue en s’agitant sous un vent houleux.
- Ça vient d’où, la couleur de l’eau ?
- C’est la couleur du ciel qui se reflète sur la mer, répond fièrement Léonard que les deux années d’avance à l’école ont rendu très éloquent. Et là où c’est plus sombre, c’est parce que c’est plus profond.
- Ça vient d’où la couleur du ciel ? Ai-je demandé après un court instant de réflexion.
- C’est l’atmosphère, dit finalement Papa et mettant fin au silence.
Avec mots et métaphores savamment choisis, il m’explique un phénomène captivant, passionnant, et tous les autres synonymes de fascination que je connais : la lumière. Toutes les couleurs réunies en une seule, le blanc. L’atmosphère qui ne laisse passer que les nuances de bleu, et ce n’est pas la seule information intéressante au sujet de cette couleur que je choisirai alors inconsciemment comme ma préférée : il se dit que le bleu n’existe pas dans la nature tellement peu d’éléments peuvent donner cette couleur sous forme de pigments. Les papillons dont les écailles bleues irisées tendent parfois sur un vert émeraude profond ne sont qu’une illusion d’optique créée par leurs écailles, de même que les filaments des plumes des oiseaux qui paraissent d’une nuance bleutée.

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