Comprendre la structure du temps et d’un passé terminé nécessite parfois la découverte d’un genre de deuil qu’à l’occasion de mon entrée en grande section, je ressentirai sous forme de nostalgie. Mes deux précédentes titulaires étaient d’adorables jeunes femmes patientes et angéliques, la troisième est une vieille femme aigrie à l’épais casque de cheveux blancs permanentés dont le comportement laisse un arrière-goût de sadisme. Dans le couloir attenant à notre local, mes camarades de classe sont assis côte à côte sur de petites chaises alignées le long des murs, attendant la sortie récréative sous la supervision de Madame Gothel, elle-même assise un peu en hauteur, dominant toute l’assemblée de son regard autoritaire.
Alors qu’il ne reste qu’Amélia et moi rangeant nos affaires avant de rejoindre les autres, la petite bouclée qui habite dans la même rue que moi profite de notre isolement pour me poser une question tout bas :
- Dis, est-ce que tu portes encore des couches la nuit ? Demande-t-elle en murmurant, le visage contre mon oreille.
- Pardon ? Tu peux répéter s’il te plaît ? Dis-je en m’éloignant pour voir ses lèvres articuler.
- Est-ce que la nuit, tu dors encore avec des couches ?
« Cou » – « Che ». Je lui fais répéter ce mot que je ne connais pas, tentant vainement de le lire sur ses lèvres, jusqu’à ce que mon cerveau intervienne et extrapole un mot pouvant potentiellement convenir au contexte de la question.
- Ah ! Bien sûr que je dors encore avec des peluches la nuit, pourquoi, pas toi ?
- Madame Gothel, Madame Gothel ! Crie Amélia en se mettant à courir en direction de la vieille femme. Elowen elle dort encore avec des couches ! Ajoute-t-elle en me pointant de son petit doigt d’enfant.
- Une couche ? Mais c’est quoi, une couche ? Répond l’intéressée.
- Eh bien, c’est pour les bébés qui font pipi au lit, c’est comme un lange.
En même temps que Madame Gothel, j’apprends ce nouveau mot synonyme de « lange » et comprends mon erreur. Mais je n’ai pas le temps d’expliquer cette dissonance de vocabulaire, qu’un second doigt, âgé et noueux, se trouve pointé dans ma direction alors que la vieille dame entonne à l’intention de tous mes petits camarades qui se joignent immédiatement à la raillerie groupée :
- Vous avez tous entendu ? Elowen fait encore pipi au lit, ce sont les bébés qui font ça, moquez-vous d’elle.
Alors que de profonds changements dans ma compréhension humaine sont sur le point de naître dans ma vie scolaire, Papa se lance également dans une modification drastique de notre environnement en se lançant dans d’immenses travaux de rénovation et de construction. Les premiers bâtiments à bénéficier de la modernisation sont la maison et le garage dont la construction m’a toujours parue aussi belle qu’étrange. Le sous-sol n’étant qu’à moitié enterré, des fenêtres permettent de voir au ras du sol la terrasse devant la maison, et de sortir en direction du jardin à l’arrière par une porte située au fond d’un immense garage construit le long de l’habitation.
Au-dessus du rez-de-chaussée, un premier étage composé de trois chambres et une salle de bain, lui-même surplombé d’un immense grenier dont le sommet formé par les versants du toit en tôles noires est à plus de trois mètres. À l’étage des chambres, les deux plus grandes sont destinées aux adultes, l’une à Papa et Maman et l’autre pour des invités. La plus étroite dans laquelle Léonard et moi partageons un lit superposé est devenue trop petite pour deux grands enfants, donc pour la rentrée au CP de Léonard, les premiers grands travaux consistent à transformer le grenier en troisième étage habitable et à y installer deux grandes chambres sous toit, chacune se partageant un pan du toit.
Papa s’occupe des gros travaux à l’aide d’une horde de bonshommes en salopettes bleues, il s’attelle à la construction d’un nouvel étage situé au-dessus du garage et qui deviendra le nouveau salon du rez-de-chaussée dès que les travaux du grenier sont terminés. C’est à ce moment que Maman intervient, participant activement à la décoration en commençant par le tapissage de nos nouvelles chambres individuelles. La mienne est située sous le pan de toit qui donne vers le jardin par une lucarne ouest, celle de Léonard est du côté est et rue et par un caprice d’impatience de découvrir mon projet de vie, c’est moi qui bénéficie en premier des talents de bricoleuse de Maman, à la consternation de Papa.
Fascinée par le bleu et les animaux, je choisis naturellement un papier-peint bleu ciel constellé de dauphins, que Maman me conseille d’associer à un autre tapissage uni qui servira à accrocher mes dessins dans des cadres. Après un court instant de réflexion, le seul grand mur recevant bientôt la commande d’une garde-robe et d’une bibliothèque excluant son usage pour accrocher mes dessins, je choisis la couleur bleu marine pour mettre à la tête de mon lit et dormir sous les cadres. Bien que Maman ait également songé au grand mur et soit restée sur cette idée, mes arguments ne mettent pas longtemps à la convaincre et elle accepte de tapisser la chambre selon ma préférence.
Lorsqu’elle tapisse le grand mur bleu uni et la tête de lit avec des dauphins et m’invite à découvrir son œuvre avec un immense sourire, j’ai le temps de poser une question avant que mes émotions d’enfant ne prennent le dessus.
- Mais, pourquoi ?
- J’ai changé d’avis, je trouve que ce mur là est mieux, me répond Maman avec ce grand sourire que je ne peux oublier.
De chaque côté de ce maudit mur bleu qui sépare les deux chambres se trouvent deux ampoules pour éclairer les pièces, soit quatre au total. Lorsque Maman termine de tapisser la chambre de Léonard, composée de quatre murs à motifs, les meubles sont installés et Papa termine les derniers petits travaux d’électricité, comme les prises et les appliques pour l’éclairage qui ne sont vendues que par trois. Son argument lorsque je poserai cet éternel « Pourquoi ? » qui me hante constamment l’esprit sera que Léonard, de deux ans mon aîné, ayant dû attendre deux semaines de plus que moi pour voir sa chambre tapissée, aura droit à deux appliques sur trois. Je ne sais pas si Papa pensait bien faire en installant la troisième au niveau du bureau et laissant pour quatrième ampoule solitaire celle qui pend au-dessus de mon visage lorsque je m’allonge sur le lit. Ainsi, dès le premier réveil dans cette chambre et pour de nombreux à venir, une ampoule pendant d’un trou aux rebords s’émiettant en attendant une finition m’éblouit et me rappelle brutalement qu’il n’est pas conseillé de passer avant mon frère aîné.

Laisser un commentaire