À l’âge de cinq ans, j’espère bientôt rejoindre Léonard dans la cour des grands lorsque je commencerai enfin le CP et lui, le CE1. Ce passage n’est pas anodin puisque mon grand frère a commencé le football sous la supervision de Papa en CP et que lorsque ce sera mon tour, Maman m’a promis que je commencerai à suivre des cours d’équitation et à aller à la garderie de l’école matin et soir, me permettant de passer du temps avec mon Léonard adoré. Mais avant ce tournant important dans la vie de chacun de mes camarades de classe, notre école organise une journée de visites médicales en chaîne que l’on considère tous comme une agréable journée d’activités ludiques.
L’infirmière scolaire détecte une malentendance dont elle informe Maman qui fait la meilleure chose possible : prendre rendez-vous chez son médecin ORL habituel, le Docteur Troy. Cet épisode fait partie de ceux dont l’importance n’a longtemps pas été mesurée, cette erreur n’étant que la première qu’il m’infligera avec une phrase que ma mère oubliera pendant plus de vingt ans, de même que le sujet de notre visite :
- Si elle a besoin d’être appareillée, elle le demandera elle-même.
En parallèle de ce handicap négligé que Maman ne semble pas associer à mon étrange comportement social, elle remarque d’autres caractéristiques que les professionnels de l’époque n’avaient pas encore l’habitude de détecter, l’autisme. C’est pourtant de cette manière que la guerre pour mon éducation se poursuit jusqu’à atteindre un point de non-retour lorsque Maman fait appel à un pédopsychiatre. Ce jour-là, je n’ai absolument pas saisi l’importance de la sortie que je faisais avec ma guide, étant habituée à m’occuper lors de de ses conversations avec d’autres adultes. Dans une belle ville, un grand bureau avec des fenêtres voilées qui éclairent la pièce d’une lumière blanche sans trop d’intensité, je suis assise sur un petit bureau d’enfant et utilise les quelques crayons disponibles pour remplir un tas de feuilles blanches, pendant que Maman et l’homme discutent hors de mon champ de vision.
C’est avec les arguments de ce médecin dont je n’ai pour souvenir que de vieux crayons abîmés et des dessins d’une qualité déplorable pour mes talents habituels, que Maman s’oppose à Papa ET à la direction de ma petite école de village lors de la décision de mon admission au CP. Elle gagne. Lors de la rentrée scolaire de l’année 2001, au lieu de suivre mes petits camarades sur le sentier des grands et de retrouver mon Léonard adoré, je reste sur le banc de la Grande Section pour passer une année supplémentaire entre les mains de Madame Gothel et d’une nouvelle génération de copains de classe.
En dehors de la construction matérielle conséquente de son terrain, Papa accorde beaucoup d’importance à la construction intellectuelle de ses deux enfants auxquels il espère avoir transmis son intelligence d’universitaire matheux et logique, ainsi qu’à sa vie sociale qu’il compte bien maintenir au même niveau qu’à l’époque de sa vingtaine. Outre les matchs de foot auxquels il accompagne Léonard depuis son entrée au CP et boit chaque semaine une bière en compagnie d’autres pères, Papa se lie d’amitié avec le sympathique Randy, patriarche de la famille occupant la maison voisine. Le grand homme brun et rasé de près ressemble un peu à Grand-Père, si ce n’est que le premier aime le Pastis alors que le second a une préférence pour le whisky.
Alors que la pièce surplombant le garage n’est encore qu’un immense chantier interdit aux enfants, Papa et Randy sont assis autour de la table du petit salon d’origine pendant que Léonard et moi nous occupons à proximité. Papa nous appelle et sort une petite énigme logique qu’il a reçue en cadeau d’un achat, composée de trois symboles mathématiques, quatre nombres, et une seule combinaison correcte. Les éléments sont donnés simultanément aux trois participants et je suis la première à trouver, suivie par Léonard et finalement par Randy, ce que mon grand frère n’apprécie pas beaucoup. Ce dernier s’éloigne rageusement, vexé d’être arrivé second, mais je ne déborde de fierté que lorsque je vois Papa souriant, dire à son voisin :
- Elle est très intelligente cette petite, je ne vois pas ce que sa mère lui reproche.
Lors de cette nouvelle année sous la tutelle de Madame Gothel, je m’expose à de nouvelles humiliations mais qui, à mon plus grand bonheur et étonnement, sont loin d’avoir l’impact espéré. Alors que mes aînés désormais au CP participaient activement au harcèlement provoqué par la professeure, mes nouveaux camarades sont d’une innocence abrupte et méprisante envers cette méchanceté gratuite à mon égard.
Maman, qui se découvre une passion pour le grimage lors de ses participations aux fêtes de fin d’année de l’école, s’essaie à différents supports de coloration et me propose de me teindre quelques mèches de cheveux en rouge à l’occasion de mon anniversaire de six ans, ce que Madame Gothel commente dès le lendemain :
- Quelle sale fille ! Regardez, vous-autres. Elowen s’est traîné les cheveux dans une casserole de sauce tomate, c’est dégoûtant !
Dans un esprit commun de bonté et d’empathie, mes camardes n’osent pas réagir à la critique de la vieille femme, se murmurant des paroles silencieuses sur l’inutilité d’une telle remarque. Malgré la réaction positive de mes nouveaux amis, le soir venu, recroquevillée dans la baignoire et me tenant le pommeau de douche sur la tête, je pleure toutes les larmes de mon corps sous les yeux attristés de Maman qui m’aide à faire la dizaine de shampoings nécessaire pour atténuer suffisamment la couleur et ne pas craindre une récidive des moqueries le lendemain. Peinée par cet échec malheureux, Maman me propose de réitérer l’expérience avec ma couleur favorite et l’argument qu’elle n’a aucune source naturelle.
Si les premiers jours à l’école avec ces mèches bleu azur sont une victoire, Madame Gothel ne trouvant pas de comparaison suffisamment dérangeante pour me critiquer, le premier shampoing me rappelle l’un des premiers apprentissages des couleurs : mélanger du bleu et du jaune donne du vert. Sur le blond doré de mes cheveux, les pigments de la teinture bleue prennent une nuance verte et bien que Madame Gothel elle-même doute de sa critique au point de ne pas la crier aux autres élèves, me demande si je me suis traîné les cheveux dans l’herbe.
Je termine enfin cette deuxième année de grande section à l’âge de six ans, avec un dernier souvenir laissé par la vieille titulaire permanentée qui, dépitée par l’absence de réaction de mes nouveaux camarades, avait cessé de tenter de m’humilier. Alors que Madame Gothel est exceptionnellement en charge des élèves de moyenne section en plus de la grande, nous dessinons lorsque ma voisine de droite s’écrie en me montrant sa feuille abîmée :
- Oh non, j’ai cassé ma feuille ! Dit-elle avec un air de dépit.
- On casse un truc dur, dis-je en agitant ma feuille devant elle, pensant lui faire plaisir d’apprendre quelque chose. Ça, c’est mou, donc on dit que ça se déchire.
- Non, c’est faux ! Me répond la petite, avant d’appeler Madame Gothel d’un ton vexé.
- Quoi, qu’est-ce qu’il y a ? Demande la titulaire en me lançant un regard suspicieux presque instinctif.
- J’ai cassé ma feuille, Elowen dit que c’est pas vrai et qu’elle est déchirée.
- Bien sûr que si, ta feuille est cassée. Et déchirer ça n’existe pas.
Madame Gothel conclut la discussion presqu’à voix basse, sans doute consciente de l’aberration de cette dernière phrase, avant de nous tourner le dos pour aller chercher une nouvelle feuille, me laissant pantoise face à l’incompréhension de ce commentaire non seulement faux, mais défiant aussi toute forme de logique.

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