Dans ma petite école de village comprenant une centaine d’élèves en totalité de tous les grades, à partir du CP chaque classe réunit deux niveaux qu’un seul titulaire gère simultanément. La classe de première est donc composée de CP et CE1, la suivante de CE2 et CM1, et la troisième se compose des CM2 ainsi que des élèves de sixième année, qui ne doivent changer d’établissement qu’à partir de la cinquième.
Afin de me rassurer suite à l’expérience de la grande section, Maman m’a dit beaucoup de bien de la professeure de Léonard qui allait devenir la mienne et je retrouve rapidement mon impatience d’enfance à l’idée de la rentrée scolaire, prête à apprendre tout ce que le monde des adultes est capable de m’enseigner. La titulaire de la première classe est une grande femme mince et sportive aux longs cheveux bruns épais, à la peau légèrement bronzée tout l’année et aux yeux marron clair dans lesquels j’aperçois une étincelle qui m’est familière. Madame Mélina est l’incarnation de l’autorité douce, maintenant la classe dans un calme et une ambiance bienveillante permanents, donnant à notre école un air de seconde maison avec une seconde Maman adorée.
Ayant eu le désagréable plaisir de passer deux années consécutives en grande section que Papa et Maman ne m’ont pas laissée perdre en m’abreuvant de savoir, Maman m’ayant appris à compter et une fois expliqué la logique suivant le chiffre vingt, j’ai de façon totalement naturelle et autodidacte à compter jusqu’à l’infini, bien que mes tentatives d’y parvenir s’arrêtaient souvent par manque de temps aux alentours de cinq-cents. De plus, même si ses Bibliothèques Verte et Rose ne m’intéressent pas encore par manque d’images, l’immense collection de bandes dessinées de Papa m’est entièrement passée entre les mains : l’intégrale des Aventures de Tintin, Le Petit Spirou, Astérix et Obélix, les Schtroumpfs…
Le premier jour d’école, les CE1 sont déjà installés sur la moitié gauche des bancs face au tableau noir quand les CP arrivent pour choisir leur place pour l’année à venir. Parce que Madame Gothel me demandait de m’asseoir au fond de la classe, je choisis un banc au dernier rang et après s’être présentée, Madame Mélina nous distribue deux pages d’exercices pour évaluer notre niveau au sortir de la maternelle. Armée de mon tout premier stylo plume glissant sur le papier comme un cygne sur l’eau, je découvre pour la première fois cet esprit de compétition qui me suivra pour le restant de mes études et remplis le questionnaire en une dizaine de minutes.
Lorsque je me lève pour apporter le résultat à Madame Mélina et traverse la classe en passant entre les bancs de CP, je m’aperçois que les autres n’en sont qu’à la première page et semblent rencontrer des difficultés. Il faut dire que malgré ses deux ans d’aînesse, même Léonard n’est pas parvenu à suivre mon rythme d’apprentissage, autant en mathématiques qu’en écriture alors qu’il est très intelligent, alors je ne juge pas plus mes camarades que je ne pense être supérieure. Simplement rapide. Mais lorsque j’arrive devant le bureau professoral et dépose ma copie, la professeure lit chacune de mes réponses avec attention avant de plonger l’étincelle de son regard marron dans celui de mes yeux verts, me plongeant dans un état de paix.
Madame Mélina me tend un nouveau questionnaire vierge avec une bonne humeur tangible et des mots qui provoquent en moi fierté et motivation, disant que tout est correct et que puisque j’ai un peu d’avance sur les autres, désormais les stylos de couleurs ne seront plus réservés à l’art du dessin que je pratique quotidiennement puisque chaque fois que je termine d’écrire une phrase, je dois changer de couleur pour écrire la suivante.
À partir de ce jour et pour tous ceux de l’année scolaire à venir, je m’applique longuement à la calligraphie colorée et au dessin lorsque j’ai trop d’avance sur les autres élèves, mais la merveilleuse titulaire de ma classe ne se lasse pas de trouver des moyens de m’occuper et peut-être, de me tester. Après quelques semaines de coloriage, Madame Mélina commence à me donner des exercices du niveau supérieur pour mes moments libres qui ne seront pas notés et sans savoir si cette émotion vient de ses encouragements ou si ça a toujours fait partie de moi, je prends un plaisir démesuré à réussir ces évaluations.
Je pense que la fierté de Papa à mon égard commence à s’étioler lorsque nous visitions Grand-Père dans son immense villa à 200km du futur manoir de Papa, un soir où les adultes boivent un verre dans la véranda pendant que Léonard et moi nous occupons au salon avant d’aller nous coucher. Grand-Père s’est remarié avec une jeune asiatique du nom Yingyue qui a récemment donné naissance à mon petit-oncle Sheldon, sujet dont le nouveau grand-frère notifie un jour l’ironie :
- Je voulais que Léonard s’appelle Sheldon… Mais ton grand-père s’est moqué de moi en disant que « Sheldon Lamdba » ça ne sonne pas bien. Pfff…
Allongée le ventre sur un épais tapis gris-violacé couvrant le sol de l’immense salon, je profite du sommeil de tonton Sheldon pour utiliser ses dizaines de marqueurs colorés et réaliser un maximum de mes plus beaux dessins avant d’aller dormir. Papa arrive soudain dans la pièce et s’agenouille face à moi pour me demander si je veux apprendre un jeu et alors que j’acquiesce avec intérêt, il se mets à tracer avec son doigt à contre-sens des poils du tapis un tableau de huit sur huit qui ressemble à celui du jeu de dames, mon favori. Mais au lieu des simples pions, Papa commence à citer les pièces du jeu d’échecs, leur emplacement et leurs déplacements.
Le pion, la reine, le fou… Je l’envoie balader lorsqu’il tente de m’expliquer les déplacements du cavalier, peu encouragée par la submersion d’information et préférant profiter des marqueurs de qualité de Sheldon. Grand-Père qui assistait à la scène depuis la salle à manger se met à rigoler, ajoutant de sa grosse voix comme fier d’avoir gagné un pari :
- Laisse tomber ! C’est qu’une gamine, elle ne comprend rien à ce que tu racontes.
Papa n’avait jamais manqué de sujets à m’enseigner, je m’imagine donc qu’il m’a parlé de tout ce dont il est nécessaire de savoir à mon âge, et Maman est la meilleure enseignante de l’univers, répondant patiemment et précisément à chacune de mes interrogations. Je me retrouve alors totalement démunie lorsque deux nouveaux professeurs arrivent dans notre local silencieux et nous demandent de les suivre, indiquant qui doit suivre qui, provoquant une huée d’élèves bruyants se levant pour les rejoindre en deux files.
Pour savoir quel professeur rejoindre, je dois répondre à une question mais j’ai beau demander de répéter et de fixer les lèvres de mes interlocuteurs, je ne comprends pas certains des mots utilisés. Je fini par dire que je ne sais pas, attendant que les autres élèves retrouvent un peu de calme pour demander à Madame Mélina de me répéter les mots plus fort en espérant pouvoir choisir ma file rapidement. Pourtant, lorsque j’arrive enfin à répéter chaque mot de façon correcte, je m’aperçois que ni Papa, ni Maman ne me les ont jamais appris. Je ne sais vraiment pas.
Je suis envoyée par défaut dans la file la plus grande, avec pour mission de demander à mes parents pour le mardi suivant dans quelle classe je dois me trouver. Je n’écoute rien de cette heure de cours alternatif ni du reste de la journée, trop perturbée par cette différence que je ne comprends pas et choquée que Papa et Maman aient manqué de m’expliquer quelque chose qui m’a mise en difficulté, ressentant un genre de décalage avec les autres et m’envahissant de détresse. Le soir, lorsque Léonard et moi rentrons après quelques heures de garderie et que j’ai enfin l’occasion d’attraper Papa par la manche, je lui pose cette question qui me paraît de simple importance administrative.
- Dis Papa, à l’école, je suis en morale ou en religion ?
L’air choqué et mécontent, il répond de sa grosse voix que je suis ÉVIDEMMENT en morale et s’indigne en apprenant que j’ai été envoyée par défaut en classe de religion, s’étant imaginé que les professeurs allaient naturellement me prendre dans la classe de Léonard sans avoir besoin de me l’expliquer avant. Alors qu’il m’explique avec une ferveur que je ne lui connaissais pas que Dieu n’existe pas, ne prend pas de majuscule et que la religion est un cirque, dans cette famille nous sommes athées et croyons uniquement en la science.
Je lance un discret regard à Maman qui, comme à son habitude lorsqu’un sujet de conversation lui déplaît, regarde ailleurs et s’occupe l’esprit de manière à occulter le monde qui l’entoure. Il faut attendre que Papa descende en pression et que le dîner se termine pour que j’ose me rapprocher de Maman et lui demander de m’expliquer son point de vue au sujet de la religion, qu’elle me donne d’une voix basse mais convaincue. Son discours ne me paraît pas plus logique que celui de Papa mais bien plus abordable moralement, prêchant une convertie sur un principe fondamental de toute notion d’apprentissage : je ne sais pas. Un dieu existe-t-il, une religion a-t-elle plus de légitimité qu’une autre, il n’existe aucune preuve allant pour ou contre l’une de ces interrogations et petit à petit, se plante en moi la graine d’une philosophie agnostique.

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