Pour fêter ma rentrée au CP et pour pratiquer un sport extrascolaire comme Léonard qui pratique le foot avec Papa depuis deux ans, je commence à pratiquer l’équitation en compagnie de Maman tous les samedis. Passionnée par les chevaux que je dessine depuis que je sais tenir un crayon, je trouve un bonheur inédit dans ce compagnonnage animalier dans une écurie de près de trente chevaux et poneys ainsi qu’une dizaine de chats pour éradiquer les quelques rongeurs qui oseraient s’aventurer à proximité. Mais ce ne sont pas les seuls animaux que je découvre cette année, puisque lorsque je fête mes sept ans, Maman commence aussi à nous emmener, Léonard et moi, chez une psychologue un soir par semaine.
D’abord quelques séances communes pour nous rencontrer et ensuite, des rendez-vous individuels dont Maman supervise l’organisation en emmenant l’un faire une balade au centre commercial pendant que l’autre passe l’heure avec Madame Gillard. Pensant qu’il s’agit d’une procédure naturelle dans la vie d’un enfant et sans justification claire de ma présence ici, je ne sais absolument pas ce que je dois faire, si ce n’est jouer avec les deux grands chiens et les trois chats qui vivent dans la maison où ont lieu les séances, apprenant le comportement canin une heure par semaine avec le même intérêt que lors des activités équestres. C’est d’ailleurs grâce à cette bouffée d’air équin hebdomadaire que l’année scolaire se passe si vite que je ne peux m’en rappeler et je passe au CE1 sans m’en apercevoir.
La rentrée scolaire au CE1 s’annonce aussi bien que la précédente sur le plan scolaire et l’accompagnement quotidien de Madame Mélina, mais l’ambiance à la maison qui n’est plus que rarement festive se dégrade petit à petit. Depuis que Pépé est décédé, Grand-Mère vit en quasi-permanence avec Mémé et nous allons les voir régulièrement, bien que l’ambiance entre Papa et sa mère empire un peu chaque jour ce qui provoque l’espacement de nos visites. De toute façon, dès que nous arrivons, Papa emmène Léonard en vadrouille dans les forêts ardennaises et me laisse seule avec les femmes, ne suivant pas l’entrainement sportif permettant à mon frère de suivre l’inarrêtable voyageur de l’extrême qu’est notre père. Mémé est vieille et reste assise dans son fauteuil toute la journée pendant que Grand-Mère cuisine le prochain repas en discutant avec Maman, et moi, je ne quitte pas l’ancien fauteuil de Pépé, enchaînant les cassettes vidéo de dessins animés et de bêtisiers animaliers entre deux séances de Playmobil et de Lego dans l’ancien café de Mémé.
Un de ces jours où Grand-Mère parcourt les deux-cents kilomètres nous séparant pour loger quelques jours chez son fils, elle s’aperçoit que je passe mes journées seule devant la télévision, à lire des bandes dessinées quand il n’y a aucun programme intéressant sur aucune chaîne, alors que Léonard va au foot et joue à la Playstation avec son meilleur ami d’enfance qui en plus, a récemment emménagé dans le même village que nous et comme dit Papa, est venu habiter sur la mezzanine dédiée à devenir une garçonnière juvénile. N’ayant pas envie d’aller dans ma chambre au grenier, glaciale en hiver et étouffante en été, je m’enferme dans une bulle télévisuelle passive que Grand-Mère décide de briser.
Alors que Papa et Maman travaillent, que Léonard et son meilleur ami Théo jouent chez ce dernier, Grand-Mère m’emmène dans un magasin de jouets bien connu et me laisse choisir ce qui me plaît. On traverse ensemble deux rayons remplis de poupées et de dinettes sans intérêt avant d’apercevoir le Graal intersidéral dans un rayon à l’entrée du magasin, derrière la caisse. Une Game Boy Advance grise avec des éclairs noirs dessus, la meilleure des dernières consoles portables sorties et avec elle, la cassette du tout dernier jeu sorti dont l’un de mes camarades de classe ne cesse de parler et que Léonard connait déjà sur sa Game Boy Color. Alors que je m’attends à un refus et la demande de choisir quelque chose de moins cher, Grand-Mère n’hésite pas une seconde et je rentre à la maison en possession du précieux paquet.
Quelques mois s’écoulent avant qu’un soir, en revenant de nos rendez-vous hebdomadaires chez Madame Gillard, Léonard demande à ne plus aller la voir. Ne m’étant pas imaginé qu’il soit possible d’avoir le choix et de faire cette demande, il faut encore que plusieurs mois passent avant d’oser faire la même demande auprès de Maman, qui me répond que non, parce que je ne l’ai pas demandé en même temps que mon aîné.
Je ne fais pas encore le lien avec ces soirs où régulièrement, Léonard et moi nous levons discrètement de nos lits au deuxième étage et descendons les escaliers en bois brut et grinçant qui mènent au rez-de-chaussée. Accroupis derrière la porte en chêne, l’oreille collée contre le bois, mon grand frère adoré me fait signe de ne pas m’inquiéter, que ce sont des histoires de grands. Il me ramène alors jusqu’à ma chambre et m’incite à me recoucher et ignorer les longs hurlements parentaux montant jusqu’au lit dans lequel je me recroqueville sur le doudou de naissance qui ne me quitte pas depuis bientôt huit ans.
Lorsque je pose une question à un adulte et qu’il répond qu’il m’expliquera plus tard ou pire, quand je serai plus grande, je m’énerve parce que j’ai remarqué qu’à chaque fois, lorsque je repose la question quelques temps plus tard, ils ne se rappellent plus de quoi je parle et ne peuvent pas répondre. Mais un jour où j’attendais Maman sur le siège arrière de la voiture garée devant la maison, je la vois sortir par la porte d’entrée et parcourir les quelques mètres qui nous séparent en grimaçant, pleurant, et s’efforçant de cacher tout cela avant de me retrouver. Mais observatrice, j’ouvre la portière arrière et sort pour lui demander, inquiète :
- Qu’est-ce qu’il y a, Maman ?
- Je t’expliquerai quand tu seras grande, répond-elle fermement avant de s’asseoir à la place conductrice et de fixer la route.
Alors que la voiture démarre, un silence pesant s’installe et je le respecte, ne demandant jamais si je suis assez grande pour m’expliquer puisqu’il est facile de faire la déduction moi-même avec quelques années de recul. Ce jour-là, Maman a probablement annoncé à Papa sa décision mûrie depuis longtemps de divorcer, qui sera officialisée deux mois après mon anniversaire de huit ans et prendra vraiment forme lors d’un premier déménagement de Maman deux mois avant la fin du CE1 dans un appartement à mi-chemin entre l’école et la maison de Papa.
« Vulgarité ». Un mot que Maman avait toujours banni de son vocabulaire, reprenant ses enfants avec force et conviction quand nous avions le malheur d’utiliser une insulte ou de l’argot. Depuis huit ans et demi que je la connais, je ne l’ai jamais entendue prononcer la moindre vulgarité, ni même commettre la moindre erreur de langage qu’elle nous enseignait d’ailleurs à ne jamais reproduire. Mais peu de temps après avoir emménagé dans cet appartement à proximité du centre-ville, le langage de Maman à mon égard, seulement au mien, a doucement commencé à devenir outrancier avant de rapidement tomber dans les insultes. « Connasse », « ta gueule », des mots que je n’avais jusqu’à présent entendus que de la bouche des vilaines commères de mon école se retrouvent maintenant dans le quotidien familial.
Maman ne reste pas longtemps dans ce petit appartement de deux chambres et a rapidement fait l’achat d’une maison à moins de deux kilomètres de celle de Papa, nous permettant d’aller visiter l’un ou l’autre à pied en traversant une petite rivière de moins d’un mètre de profondeur par endroit, entourée de petites forêts disparates à travers lesquelles on pouvait parfois apercevoir une habitation construite loin à l’écart des autres. Alors que la maison de Papa se trouve en zone inondable, le nouveau logement de Maman se situe quelques mètres en hauteur, à la base d’une montée que peu de cyclistes osent emprunter. L’étrange disposition des maisons et des jardins décalés sur cette petite colline implique que seule une maison sur deux possède un jardin, et que celui-ci est à hauteur du premier étage du logement correspondant.
La vue de cet immense jardin pentu entouré de noisetiers et de pins accolé à une petite terrasse où se trouve une piscine creusée nous fait totalement oublier que nous n’en profitons pas visuellement depuis les pièces de vie. J’ai bien l’occasion de saisir l’opportunité de combler les inégalités avec Léonard dans cette deuxième maison régie par une matriarche et prendre un nouveau départ, mais c’était sans compter sur l’ambiance étrangement fluctuante entre mère philogyne renversant les inégalités un peu trop drastiquement, et marâtre usant des mots et de la psychologie pour maltraiter cette même fille qu’elle gâte le reste du temps.
Quant à Léonard, son quotidien oscille entre fils sans importance mis de côté, et témoin des agressions verbales de Maman envers moi qui commence à me mettre de violentes claques sur les cuisses sans le moindre avertissement, ce à quoi je réponds par la tétanie et le silence, mes demandes d’explications restant sans réponses face à un comportement de plus en plus récurrent, tourner le dos et m’ignorer comme si je n’étais pas là.

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