Autopsie

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Dissection d'une vie

Certaines personnes viennent au monde légères. Elles traversent l’existence comme des nuages nés du cycle de l’eau, portés par le vent, puis s’en retournent à la terre, refermant sans bruit la boucle dont elles font partie.

D’autres, au contraire, naissent de montagnes millénaires, s’élevant au rythme de la tectonique des plaques et laissant une cicatrice inaltérable sur la croûte terrestre. Des générations d’ancêtres, illustres inconnus, ont peu à peu façonné une inébranlable immensité rocheuse. Mais la Première Guerre mondiale provoque une montée de magma et, sans que le monde s’en aperçoive, petit à petit, le calme rocheux s’agite, préparant son explosion un siècle plus tard.

Fuyant la pauvreté italienne d’après-guerre, Nonno et ses trois frères immigrent en Belgique, travaillant tant et si fort que leur entreprise de construction devient un empire encore réputé aujourd’hui. Il épouse Nonna, qui est arrivée de France et possède un bistrot fort renommé dans la petite localité ardennaise. De leur union naît rapidement le grand-oncle Ricco et, bien que désirant enfanter à nouveau, la Seconde Grande Guerre met ce projet en attente.

Le conflit mondial qui a marqué le début du vingtième siècle crée une lignée étrangère fière de transmettre son histoire et ses origines, marquées par les yeux verts de Nonno, quatrième génération à porter cette mutation. Puis vient le second événement le plus violent de ce siècle, provoquant l’avènement d’une lignée mystérieuse au passé honteusement dissimulé. La Belgique fête le retrait de l’ennemi et, dans l’euphorie générale, une jeune Autrichienne est tondue. Le nouveau-né de la traîtresse prendra plus tard le nom de son beau-père, Lambda, effaçant pour toujours le souvenir de ces origines délétères.

Un an après la naissance du petit Lambda, Nonno et Nonna se joignent au Baby-Boom mondial en accueillant leur second enfant, une fille à la chevelure roux flamboyant, très fièrement annoncée comme la cinquième génération aux yeux verts. Ceux qui s’appellerai Grand-Mère et son époux, Grand-Père Lambda, s’unissent à leur tour mais bien peu de temps ; tout juste celui de mettre au monde un unique fils qui, au grand bonheur de Nonno, hérite à son tour du gène des yeux verts. Des nuances qui s’éclaircissent à chaque naissance, lui donnant des reflets kaki.

Le fils Lambda, prénommé John mais plus naturellement appelé Papa, grandit dans le bistrot de Nonna pendant que son père travaille sur un autre continent, ne voyant que rarement sa mère fonctionnaire. Chez les Tillio, les femmes cuisinent pendant que les hommes se détendent. Mais Nonna a rapidement imposé le respect du sexe féminin lors des disputes avec son gendre, aussi rares que violentes, et a élevé sa fille à avoir le même caractère bien trempé de ses aînés.

Grand-Père, lui, a grandi dans le mépris de la trahison maternelle et la fierté de s’être construit seul, grimpant les échelons de l’industrie de la construction sans le moindre diplôme, au point de posséder un patrimoine à faire rougir les notables du coin. C’est pourquoi l’union Tillio-Lambda n’a pas duré et John, digne fils de son père, choisit de marcher dans les pas de ce dernier. Il fait non seulement des études d’ingénieur pour travailler à l’étranger comme son géniteur, mais cherche surtout une femme à l’opposé de sa mère.

Pendant que John s’épanouit dans les fêtes, l’alcool et les voyages, une autre famille d’origine bel et bien belge dont la première langue est le wallon vit silencieusement, dirigée d’une main de fer dans un gant d’acier. Mamy Banal s’occupe de la maison, de l’éducation des enfants et d’imposer l’ordre sous le regard passif de Papy Banal, humble ouvrier communal. Une fratrie de trois grandit sous la direction de la matriarche et l’aînée, Jeanne, sait si bien se tenir qu’elle en paraît presque timorée. Alors que Grand-Père et Grand-Mère Lambda semblent avoir été à la fois unis et séparés par leur caractère respectif, le couple que forment John et Jeanne défie toute logique.

Le volcan encore endormi épouse le nuage frêle et léger qui le surplombe de toute sa blancheur, inconscient de l’orage qui sommeille et de la foudre qui risque à tout moment de frapper. Jeanne, ou plutôt Maman, n’a jamais vraiment souhaité devenir mère à son tour. Mais Papa, marqué par son passé d’enfant unique, souhaite engendrer quatre descendants en commençant par une petite fille. Plus par convention sociale que pour satisfaire son époux, Maman accepte son sort et, tout juste fiancée, tombe enceinte.

Le couple vient d’emménager à quelque deux cents kilomètres de leurs familles ardennaises mais Papa, sociable au possible, s’est déjà lié d’amitié avec le voisin, grand amateur de Pastis ne rechignant jamais à boire la bière préférée de John entre deux verres. Mais pour une telle occasion, Papa sort l’une des bouteilles de son vin effervescent préféré importé directement d’Italie, du Lambrusco rouge.

Pendant que les hommes sortent les verres, Maman se rend aux toilettes. De façon presque synchronisée, elle entend deux bruits simultanément. De l’autre côté de la maison, le bouchon de liège saute dans un bruit d’explosion caractéristique et, sous elle, le bruissement de l’eau agitée lorsqu’y plonge l’embryon. La teinte rougeâtre de l’eau disparaît rapidement avec la chasse d’eau, mais une grande tache de la même couleur désormais indélébile imprègne le plafond blanc du salon.

Une seconde grossesse semble se dérouler normalement, au grand bonheur du paternel qui, cette fois, s’abstient de redécorer le plafond. Le mariage est organisé au cours du quatrième mois mais, loin de se dérouler dans l’amour et la pureté, ce jour fatidique est celui durant lequel l’orage va naître.

Tout commence lors du choix de la tenue de Jeanne, qui se fait en couple. Habituée à subir les choix des autres, c’est en silence qu’elle accepte la robe sans fioritures et le chapeau assorti. La robe lui plaît, mais elle n’est pas certaine du couvre-chef et c’est seulement la veille qu’elle se décide à s’en offrir un autre qu’elle trouve bien plus joli, sans l’accord du futur mari. Face à cet affront éhonté de dernière minute, John se venge de la seule manière qui lui semble appropriée : en changeant lui aussi de tenue. Devant l’officier d’état civil, un garçon en jean, chaussures de ville et portant fièrement sa penne étudiante s’apprête à défendre son honneur jusqu’au bout.

  • Monsieur Lambda, voulez-vous prendre Madame ici présente pour épouse ?
  • Oui, si elle enlève son chapeau.

Les gouttelettes d’eau se resserrent, la densité du nuage Banal augmente et la grisaille envahit doucement Jeanne en l’espace d’une seconde, le temps d’une hésitation. Puis, le ventre lourd de décision, elle enlève son chapeau.

Conçu durant les fêtes de fin d’année, Léonard arrive à terme quelques mois plus tard en l’absence de Papa, tenu par ses obligations à l’étranger. L’union improbable des génétiques Banal-Lambda révèle des défauts dès le premier instant, l’enfant naissant avec des pieds bots qui, heureusement, seront vite réparés par des plâtres. Au contraire du thorax en bréchet qui devra attendre la fin de la croissance pour être brisé, plâtré de nombreux mois et, finalement, maintenu par des corsets durant de longues années.

Les conséquences de l’union de ces deux êtres que tout oppose ne sont pas toutes négatives, ni visibles au premier regard. Papa, qui souhaitait une fille pour aînée, se prend d’amour pour son jeune sosie aux yeux bleus et est impatient d’élever une fratrie de quatre garçons. Malheureusement pour lui, la troisième grossesse de Jeanne sera la dernière, et chacune des attentes du père se trouvera contrariée.

Dix-sept mois et dix jours après la naissance de Léonard, la Wallonie est recouverte d’une épaisse couche de neige. Le dernier accouchement de Jeanne est organisé un mardi, elle s’inquiétait de devoir faire la route sous la tempête qui faisait rage depuis plusieurs jours mais par un heureux hasard, la météo s’est calmée au petit matin. C’est dans ce paysage immaculé et étrangement silencieux que Maman fait le trajet en compagnie de John qui, cette fois, ne manquera pas la venue au monde de son enfant.

L’organisation de cette journée tourne autour des penchants misogynes des hommes Lambda, à commencer par la date définie un jour de semaine pour être certain de profiter de la présence de la gynécologue habituelle de Maman et non du médecin de garde. Papa ne laisse rentrer que la doctoresse et quelques sage-femmes avant de bloquer la porte avec son pied, pesant de tout son poids pour empêcher les membres du personnel masculin de pénétrer la pièce.

Heureusement, tout se déroule sans encombre grâce aux professionnelles de la santé et quelques instants après les douze coups de midi, le nouveau-né pousse son premier cri. John s’empresse d’approcher l’enfant et déborde de fierté lorsque son regard croise celui de la septième génération. Un vert teinté d’or, brillant comme du péridot, le fixe avec une intensité qui le marquera à tout jamais.

Quelques années plus tard, assis autour d’une table avec ses voisins et réchauffés par quelques bières, Papa se remémore l’événement et s’adresse à sa fille.

  • Je suis le premier à t’avoir vue ! T’avais des yeux méchants, j’ai jamais vu un regard aussi violent de ma vie.

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