Avec l’arrivée d’Elowen, le volcan Lambda gronde si doucement que personne ne s’en est encore aperçu. Les conséquences de la génétique Banal-Lambda ne se remarquent pas sur son corps mais dès le plus jeune âge, son esprit exprime un potentiel étonnant.
Maman se plaît à jouer avec la petite de façon ludique et commence à lui apprendre les lettres de l’alphabet à partir de douze mois. Le plus étonnant n’est pas tant la rapidité vertigineuse à laquelle elle apprend, mais le fait qu’elle se souvienne, vaguement, de ces instants de bonheur, assise devant le tapis lettré avec Jeanne lui expliquant que chaque forme a un son qui lui est propre.
Jusqu’à dix-neuf mois, la vie n’a été qu’une suite de journées qui se ressemblent, entourée de Maman et Léonard, parfois de Papa. Mais une scène particulière va marquer l’esprit d’Elowen qui, assise sur sa chaise haute, aperçoit son frère sortir de la pièce le visage marqué d’un rictus de tristesse. Un sac bleu et jaune décoré d’une tête de souris bien connue sur le dos, Papa le poussant doucement avant de refermer la porte derrière eux. Intriguée, voulant comprendre pourquoi ce malheur sur le visage de son aîné et cette disparition inhabituelle, elle interpelle sa mère avec une grammaire impossible à cet âge.
- Maman, il s’en va où Léonard ?
- Il va à l’école, répond Jeanne sans étonnement.
- C’est quoi, l’école ?
- Eh bien, l’école, c’est…
Jeanne tourne le dos à sa fille, poursuivant son explication tout en pliant le linge propre. Probablement aveuglés par son esprit vif, les parents n’ont pas remarqué que la petite ne comprend que ce qu’on lui dit en face. Habituée à perdre le fil des discussions, bercée par le son de la voix de Jeanne dont elle ne distingue plus qu’une mélodie floue, Elowen s’enferme dans son propre esprit, imaginant ce que peut bien être l’école, rêvant d’y retrouver un jour son frère adoré.
Grand-Mère Lambda trouve également que le regard de sa petite-fille dégage une forme de violence insondable, seul Nonno n’est pas de cet avis. L’arrière-grand-père, fou d’amour devant la dernière descendante aux yeux verts qu’il sait rencontrer, ne se lasse pas de l’observer. Dès qu’elle rentre dans la pièce, il prend Elowen sur ses genoux et des heures durant, les deux s’observent, riant, souriant de leurs conversations silencieuses, telles deux âmes sœur conscientes que leur temps ensemble est compté.
Douze mois après la rentrée scolaire de son aîné, la petite fille est autorisée à rejoindre les bancs de l’école à son tour puisque durant ses deux années et demie de vie, Maman lui a appris à lire et Papa, à compter. John est fasciné par la lucidité de sa petite fille alors que Jeanne, plus présente, remarque davantage son retrait des discussions qu’elle prend pour de l’immaturité, menant à un désaccord sur la décision à prendre. Le premier veut qu’elle fasse sa rentrée le plus tôt possible tandis que l’autre voudrait attendre une année supplémentaire.
Le compromis choisi est de laisser l’enfant faire quelques jours et voir comment elle y réagit. Le constat est immédiat, avant même la sonnerie des cloches. Devant le bâtiment qui réunit les trois classes de maternelle patientent toutes les familles des futurs élèves de première année. Une quinzaine d’enfants geignent, pleurent et s’accrochent à leurs parents, refusant de s’éloigner d’eux. Parmi cette foule bruyante, seule une petite fille reste calme, retenant difficilement son impatience de lâcher la main qui la retient et de courir en direction des portes vitrées. Une seule et unique pensée l’anime : rejoindre son grand frère dans cette « école » qui la prive de sa présence cinq jours par semaine depuis une année entière.
Même si elle n’est pas dans la même classe que lui, elle peut le retrouver lors des pauses, dans la cour de récréation, lors des repas et également pendant les trajets pour aller et revenir de l’école. Jeanne admet sa défaite, mais pour l’instant seulement. Désormais, l’éducation d’Elowen devient le terrain d’une lutte sans merci entre ses parents : un père fasciné par la précocité de sa fille, et une mère concentrée sur son comportement étrangement asocial.
Durant sa première année de maternelle, Elowen se fait remarquer des professeurs par son calme et son retrait, en particulier lors des récréations. Les adultes ont beau l’enjoindre à retrouver ses camarades, la petite reste assise sur le perron, observant le ballet d’enfants plus âgés courant, criant, n’osant se joindre à une cohue dont elle ne comprend qu’un brouhaha incohérent. Elle se démarque aussi en prenant des habitudes bien ancrées comme par exemple, le doudou. Lorsque vient l’heure de la sieste, les deux premières classes de maternelle se rejoignent pour choisir une peluche avec laquelle passer la prochaine heure. Elowen prend toujours le même petit ours, qui n’a rien de particulier, si ce n’est d’être celui qu’elle a choisi.
Un jour, focalisée sur son occupation précédente, elle tarde à venir choisir son doudou et rapidement, s’aperçoit qu’il n’est pas parmi ceux du panier : quelqu’un d’autre l’a pris. Encore incapable de mettre des mots sur l’émotion qui l’envahit, les larmes se mettent à couler et les sanglots l’étranglent tandis qu’elle cherche l’ourson du regard. Lorsque la douce institutrice vient s’enquérir de la peine de l’enfant, elle désigne du doigt la peluche que tient Romain, l’un des deux meilleurs amis de Léonard. C’est celui-là qu’elle aime. Le petit garçon s’approche avant même d’être appelé, triste de voir pleurer la petite sœur de son ami. Elowen s’attend à ce qu’il veuille garder l’ourson, au moins aussi fort qu’elle souhaite le retrouver et pourtant, lorsque la professeure le lui demande, les larmes de la petite fille cessent instantanément. Il le lui tend, sans tristesse, sans douleur au contraire, le regard empli de tendresse.
Pourquoi le monde s’est-il effondré l’espace d’une seconde ? Elle ne se pose même pas la question. Tout ce qu’Elowen retient de cette histoire, c’est l’apaisement de retrouver son doudou habituel et d’aller faire sa sieste, comme si aucune crise ne s’était jamais déroulée. Ainsi se déroulera toute sa première année d’école, emplie d’habitudes rassurantes, de tendresse et d’affection.
Fin du mois d’avril, l’année est sur le point de se terminer mais un premier événement va apprendre à Elowen que le temps s’écoule et, avec lui, la vie. Papa était au téléphone et vient de sortir, mais l’enfant qui vient de fêter son troisième anniversaire s’en aperçoit à peine, concentrée sur un dessin. Maman la rejoint au salon et s’assoit sur le fauteuil avant de tapoter à côté d’elle, demandant gentiment à sa fille de la rejoindre.
- J’ai quelque chose à te dire. Nonno est mort…
- Pourquoi ?
- Parce que je sais que tu aimais beaucoup Nonno, répond Jeanne sans comprendre le véritable sens de la question d’Elowen.
- Mais c’est quoi, la mort ?
Bien que la scène lui restera en tête pour l’éternité, la réponse à sa dernière question lui échappe tellement qu’il lui est impossible de s’en souvenir. Ce n’est que l’année suivante, lors du nouvel an 2000, que l’enfant prend enfin réellement conscience que le présent devient passé, et que l’avenir est aujourd’hui. Pourquoi y a-t-il des feux d’artifice ? De quel « bug » Papa parle-t-il ? Ce dernier explique alors à sa fille l’avènement du nouveau millénaire et pour étayer ses arguments, lui raconte la naissance de la planète Terre et sa fin, dans des milliers d’années. Mais le concept d’année étant encore totalement abstrait aux yeux de la petite, une peur panique la saisit. L’esprit envahi d’un soleil immense, presque aussi grand que le ciel, la Terre devenue désert et les flammes dévorant la vie, Elowen court pleurer dans les bras de sa mère.
- Maman ! Est-ce qu’en 2020, tu seras toujours vivante ?
Comprenant enfin ce que signifie la mort, la petite fille ne repense pas immédiatement à Nonno qui, pour elle, est simplement parti. Mais pendant plusieurs mois, les trajets en voiture deviennent un calvaire. Devant chaque cadavre de renard, de blaireau, ou d’autre animal innocent désormais sans vie, l’enfant fond en larmes, consciente qu’il s’agissait d’un être vivant désormais disparu et qui plus est, dans la souffrance.
Toute cette empathie pour la vie n’empêche pas pour autant Elowen de s’oublier. Durant les deux premières années scolaires, le temps n’a fait que s’écouler autour d’elle, simple pion sur un échiquier, inconscient d’être. Ce n’est qu’en troisième, avec la rencontre de madame Gothel, que la petite va enfin s’apercevoir qu’elle est quelqu’un mais pire, quelqu’un à part. Ne se voyant d’abord que comme une enfant parmi d’autres, la différence de traitement va lui faire, petit à petit, prendre conscience de son unicité.
Maman a toujours pris le temps de répondre à chacune des questions de ses enfants, aussi longtemps que nécessaire. Au début, madame Gothel demande seulement à Elowen de se taire. Ensuite vient le mépris, suivi des punitions injustifiées. Mise au fond de la classe, ignorée lorsqu’elle lève la main, la petite fille apprend qu’il vaut parfois mieux ne pas se faire remarquer, au risque d’être privée de récréation, ce qui ne la dérange pas tant que ça étant donné qu’elle ne se joint toujours pas à la foule bruyante.
La véritable problématique se présente peu après son anniversaire de cinq ans. Pour l’occasion, Maman a proposé de lui colorer des mèches de cheveux avec un produit ne devant tenir qu’une dizaine de shampoings et Elowen choisit le rouge, sans aucune idée du regret qui l’attend. Le lendemain, dès que madame Gothel l’aperçoit, elle interpelle les autres élèves de troisième avec un sourire en coin.
- Regardez, vous-autre ! Qu’est-ce que tu as fait, tu t’es mis la tête dans une casserole de sauce tomate ? Tu es dégoûtante. Regardez, Elowen a mis sa tête dans de la sauce tomate !
Ayant appris que révéler ses faiblesses nourrit les idées de moqueries de madame Gothel, la petite fille fait mine de ne rien ressentir de toute la journée. Mais dès le retour à la maison, la petite fonce à la salle de bain en larmes et aidée de Maman peinée de ne savoir comment apaiser sa fille, enchaîne les shampoings dans les pleurs et les gémissements.
Quelque temps plus tard, les élèves quittent le local de classe pour aller s’asseoir en rang dans le couloir, comme chaque jour avant et après les récréations. Elowen tarde un peu à ranger ses affaires et se retrouve seule avec Amélia, une brune aux cheveux bouclés d’un an son aînée. Profitant de l’écart avec les autres, la brunette pose une question tout bas, comme si elle se voulait discrète.
- Dis… est-ce que tu portes encore des couches la nuit ?
- Pardon ? Tu peux répéter s’il te plaît ?
- Est-ce que tu dors encore avec des couches ?
Elowen ne lit pas sur les lèvres mais se sert de sa rapidité d’esprit pour faire de la suppléance mentale, listant en une fraction de seconde tous les mots qui peuvent correspondre aux voyelles qu’elle a pu comprendre. Malheureusement, le mot « couche » ne fait pas partie de son vocabulaire connu, le terme utilisé à la maison étant celui de lange. C’est donc celui de « peluche » qui lui semble convenir et elle répond tout naturellement.
- Bien sûr, pas toi ?
Un rire malicieux sort de la bouche d’Amélia, qui fonce en direction de madame Gothel, désigne sa camarade du doigt et crie devant toute la classe.
- Madame Gothel ! Elowen elle dort encore avec des couches !
- Une couche ? Qu’est-ce que c’est ?
- C’est pour les bébés qui font pipi au lit, c’est comme un lange.
Elowen apprend ce nouveau mot en même temps que madame Gothel mais avant même de pouvoir justifier ce quiproquo, un second doigt âgé et noueux se trouve pointé dans sa direction. La vieille dame au casque blanc entonne à l’intention de tous les enfants présents.
- Vous avez tous entendu ? Elowen fait encore pipi au lit, ce sont les bébés qui font ça. Moquez-vous d’elle !
L’ensemble des enfants présents se met à rire, certains désignant du doigt la petite blonde à leur tour. Face à cet élan de cohésion, Elowen se tait, sachant pertinemment que se justifier sur un mot de vocabulaire ne servirait qu’à l’enfoncer et que de toute manière, rien ne sert de mentir. Elle fait encore pipi au lit et porte des couches la nuit, c’est un fait dont elle a honte, et un sujet qu’elle préfère éviter devant tant de véhémence.
De toute façon, la fin de l’année scolaire approche et bientôt, elle ne reverra plus madame Gothel. Mais avant d’entrer en primaire, l’école organise une visite médicale pour tous les élèves de troisième maternelle. Cette journée est considérée comme une activité ludique par les enfants, la majorité patientant devant des dessins animés pendant que les autres passent les examens. Pour la première fois, un mot pourrait être mis sur l’une des difficultés de la petite fille, l’infirmière signalant aux parents qu’elle semble être malentendante et leur conseillant de consulter un ORL.
Jeanne s’y applique immédiatement, prend rendez-vous chez le docteur Troy qui s’occupe d’elle et John depuis leur installation dans la région six ans plus tôt. Inconsciente de l’importance de cette rencontre, Elowen l’oublie aussi rapidement que sa mère une fois que le médecin, autorité incontestable, donne son avis professionnel.
- Si elle a besoin d’être appareillée, elle le demandera elle-même.
Puisqu’un médecin juge qu’il ne s’agit pas là d’un réel problème, Jeanne se saisit de l’occasion pour affirmer ses choix d’éducation et rencontre un autre médecin : un pédopsychiatre, que l’enfant ne rencontrera qu’une seule fois et à qui elle n’adressera quasiment pas la parole, passant l’heure à dessiner pendant que sa mère dirige la conversation avec ferveur. Le diagnostic lui convient et elle l’impose alors à l’école, qui était pourtant de l’avis du père, celui de faire passer Elowen en première primaire.
Immature, une année supplémentaire en troisième maternelle sous la supervision de madame Gothel lui est imposée.
C’est ainsi qu’une fois l’été passé, la petite ne retrouve pas ses petits camarades dans la cour des grands et pire, s’éloigne un peu plus de son frère adoré qu’elle se faisait pourtant un bonheur de retrouver. À nouveau reléguée au fond de la classe avec l’ordre de se taire, la seule chose positive est le changement d’élèves. Au contraire de la classe précédente suivant gaiement madame Gothel dans son harcèlement, les petits nouveaux ne comprennent pas cette haine gratuite et n’y participent pas malgré les demandes répétées de l’institutrice.
John ne comprend pas cette tentative de retarder la scolarité de sa fille. Malgré tout le mépris qu’il ressent à l’égard des femelles, il ne peut qu’admettre l’impressionnante logique de sa descendante, qu’il est fier de prouver à son entourage. Lorsqu’il reçoit un petit jeu de logique avec des chiffres et des symboles mathématiques dans un courrier promotionnel, il décide de mettre en compétition ses deux enfants de cinq et six ans, devant son voisin Randy pour témoin.
En moins de deux minutes, Elowen trouve la solution. Léonard, vexé, s’applique à trouver la solution quand même avant de courir dans sa chambre en râlant tandis que Randy cherche encore comment fonctionne l’exercice. Mais le seul homme dont l’avis a de l’importance aux yeux du père est celui de Grand-Père, l’homme le moins convaincu de la valeur des femmes sur cette planète. L’une des rares fois où les deux personnages se trouvent sur le même continent, les deux parviennent à se libérer pour une réunion familiale.
La petite fille avait découvert le jeu de Dame la semaine précédente et après avoir affronté et vaincu tout le monde une dizaine de fois, plus personne ne voulait jouer avec elle. Le soir venu, Elowen dessine tranquillement dans l’immense salon du manoir de Grand-Père lorsque soudain, John arrive quelque peu éméché, probable nécessité pour trouver la force de confronter son propre père. Déterminé à prouver les capacités de sa fille, il lui propose un nouveau jeu sur plateau. Il se sert du tapis gris-mauve pour tracer un échiquier à contresens des poils et y dessiner les déplacements de chaque pièce.
À son grand désespoir, Elowen finit par se désintéresser des carreaux dont elle est incapable d’imaginer des figurines qu’elle n’a jamais vues auparavant. S’il lui avait présenté un plateau de jeu réel, elle se serait prise de passion sans le moindre doute mais malheureusement, ce jour n’arrivera jamais. Il suffit parfois d’un seul échec pour détruire une motivation, surtout quand il se déroule sous les yeux de la personne qu’on estime le plus au monde. D’une seule phrase méprisante, Grand-Père anéantit tous les espoirs de son fils et avec eux, son désir d’éduquer sa fille.
- Laisse tomber ! Tu vois bien qu’elle ne pige rien à ce que tu racontes.
Votre commentaire